Geneviève Morin Lacroix, Ph. D. 

 

Je suis fascinée par l’être humain depuis toujours. Par cette part de nous qui cherche à donner un sens à son existence. Je suis fascinée par nos contradictions, par ce qui nous rend parfois étrangers à nous-mêmes, par nos peurs et nos mécanismes de défense, mais surtout par notre capacité à nous transformer et à devenir plus conscients, plus libres et plus vivants.

Cette fascination m’a naturellement conduite vers les grandes questions de la philosophie de l’éducation. Qu’est-ce que grandir véritablement?  Comment apprendre à penser par nous-mêmes, sans nous soumettre aux dogmes ni devenir prisonniers de nos propres croyances ? Comment apprendre à résister à ce qui cherche à penser à notre place, tout en demeurant capables de mettre en doute ce que nous tenons nous-mêmes pour vrai ? Comment apprend-on à se connaître, à entrer en relation avec les autres, à prendre soin, à aimer, à créer et à habiter le monde de manière responsable? Et quelle place l’éducation devrait-elle accorder au corps, à l’affectivité, à l’imagination et à notre vie intérieure?

Ces questions traversent tout mon parcours. Une maîtrise en philosophie, consacrée à l’éducation affective, un diplôme en éthique appliquée, un certificat en philosophie pour enfants, puis un doctorat en philosophie et en arts de la scène m’ont permis d'explorer ces questions sous différents angles et m’ont conduite vers une même intuition.

Nous ne grandissons pas uniquement par les idées.

N’est-il pas absolument bouleversant de prendre conscience de cette puissance inouïe, immanente à l’univers et au vivant, qui anime et transforme le monde indépendamment de toute volonté individuelle ? Plus bouleversant encore, réaliser que nous ne sommes pas séparés de ce mouvement. Notre corps, notre chair, notre être tout entier participent de cette même puissance du vivant. Elle nous traverse, nous transforme et nous met en mouvement. Nous ne sommes pas devant le monde, nous sommes faits de lui, traversés par lui, vivants de la même vie. Et ce que j'ai appris dans mon parcours jusqu'à maintenant c'est que cette vie-là  ne se révèle que derrière le bruit de l'ego, derrière le désir de contrôle du mental, derrière nos quêtes égocentrées, derrières nos multiples préoccupations de soi, derrières tous nos désirs mimétiques et derrière tous ces automatismes conformistes bien inconscients. Personne n'y échappe, moi la première.

Depuis plus de vingt ans, je cherche ce qui nous aide véritablement à devenir plus libres, plus conscients et plus profondément humains. J’ai mené cette recherche partout où la pensée pouvait rencontrer la vie.

Je l’ai menée en enseignant la philosophie au cégep, en philosophant avec des enfants, en créant des projets avec des jeunes, des aînés, des personnes vivant avec une déficience intellectuelle et des communautés issues de réalités sociales et économiques très différentes. Je l’ai menée dans des classes, des musées, des organismes communautaires, dans la forêt et sur scène. J’ai créé des expériences intergénérationnelles où la philosophie rencontre l’art, le dialogue, l’écriture et la création collective. J’ai plongé dans le théâtre du corps, le mouvement intuitif et les pratiques somatiques pour explorer tout ce que le corps sait et révèle avant même que nous sachions le nommer. J’ai travaillé avec la méditation, le conte, la parole, le chant, la création et le rapport au vivant comme autant de chemins vers une connaissance plus profonde de soi, des autres et du monde.

Au fil des années, une conviction s’est imposée. Le développement d'un être humain ne peut pas consister uniquement à développer son intelligence, à lui transmettre des connaissances, une culture ou des compétences. Surtout à l'époque dans laquelle nous vivons. Nous sommes soumis à tant de possibilités de se fuir soi-même sans même sans rendre compte.  Les médias et les réseaux sociaux particulièrement ont profondément transformé notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Valorisation du prestige culturel, mise en scène permanente de soi, course au capital social, relations soumises aux logiques marchandes et transactionnelles. Et l’intelligence artificielle, à son tour.  Tout nous confronte aujourd'hui à une question fondamentale. Quelle part de notre humanité voulons-nous préserver et cultiver?

Ainsi, toutes ces années d’enseignement, de recherche, de création et surtout de rencontres m’ont conduite à croire qu’en chacun de nous existe un lieu plus vaste, plus libre et plus vivant, qui ne demande qu’à être retrouvé et cultivé.

Plus que jamais, je crois que notre responsabilité est de cultiver en nous ce qui ne pourra jamais être remplacé. Notre capacité d’éprouver la vie et le vertige d’exister, de ressentir, de contempler, d’aimer, de dialoguer, de créer et d’imaginer des horizons qui honorent la vie plutôt que de l’appauvrir.

Car sous tout ce que nous croyons devoir être, sous nos identités bien ficelées, nos volontés de maîtrise et nos tentatives de nous mettre à l’abri de l’inconnu, quelque chose demeure. Une vitalité qui ne nous appartient pas tout à fait, mais à laquelle nous appartenons. Elle était là avant nos réussites, avant nos rôles, avant même l’histoire que nous racontons sur nous-mêmes. Elle nous traverse, nous transforme et nous rappelle peut-être que plus encore que de chercher à nous définir, il importe de rester disponibles à ce que nous ne connaissons pas encore de nous-mêmes et à ce que nous pouvons devenir.

Et peut-être que devenir pleinement humain commence précisément là, lorsque nous cessons de vouloir entièrement maîtriser ce que nous sommes pour redevenir disponibles à ce qui, en nous et autour de nous, cherche encore à naître.

J’ai créé le Laboratoire de philosophie incarnée pour faire naître des espaces où toutes les dimensions de l’être humain peuvent être rencontrées, cultivées et mises en mouvement. Des espaces où l’on apprend à mieux se connaître sans jamais s’enfermer dans ce que l’on croit être, où l’on retrouve notre capacité à ressentir, à penser, à créer, à prendre soin et à entrer véritablement en relation.

Un laboratoire où, ensemble, nous pouvons redevenir curieux de ce qui sommeille en nous, imaginer d’autres manières d’être au monde et donner corps à des possibles qui n’existent pas encore.

Parce qu’un être humain n’est jamais une œuvre achevée. Et le monde non plus.